Je voudrais vous faire partager le plaisir que j'ai eu à lire le recueil de poésies de Rachida Madani " Contes d'une tête tranchée". La poétesse en a fait une lecture un dimanche à la Librairie "Les insolites" de Tanger , devant un public de lecteurs.

Rachida Madani est l'auteur de :

-Femme je suis ( Inéditions Barbare 1981) poésies

-Contes d'une tête tranchée (Ed. Al Forkane 2001) réédité sous le nom de "Blessures auvent (Ed. de la Différence 2006)

- L'histoire peut attendre (Ed. de  La différence 2006) roman

 

Rachida Madani

Lecture de poésies

« Contes d’une tête tranchée »

A la librairie Les Insolites

  

Dimanche 19 décembre à 11 h du matin, Stéphanie recevait ses habitués pour un brunch/lecture poésies. Cette rencontre a été programmée d’un commun accord par la libraire et la poétesse pour offrir les gains de la vente du recueil aux orphelins de l’hôpital Al Kortobi.

Ce fut une occasion rêvée  pour écouter de la poésie dans une ambiance littéraire, pour connaitre la poétesse tangéroise et son œuvre pour ceux qui ne la connaissaient  pas encore et pour ses lecteurs,  qui connaissent  ses écrits et les apprécient, un délicieux moment passé en sa compagnie, à l’écouter dire ses vers et expliquer avec passion, mots justes et émouvants,  les réflexions, sentiments et convictions qui l’ont guidée dans l’élaboration de ce recueil.

« Contes d’une tête tranchée » émanent d’un point de vue personnel de l’auteur concernant Shahrazadel’héroïne  des « contes des mille et une nuit »écrits par  des hommes.

Petit résumé du conte ( à titre indicatif uniquement, car le conte n’est pas le sujet du propos du recueil explique  l’auteur .)

Le roi Shahrayar, trahi par sa femme, décide de se venger de la gent féminine en épousant chaque jour une jeune-fille  pour la mettre à mort le lendemain matin. Shahrazade, fille du vizir, belle et intelligente décide de venir en aide à ses « sœurs » et demande à son père de la proposer  comme épouse au roi. Le mariage conclu, dès le premier soir elle se met à lui raconter des contes. Sa ruse consiste à tenir le roi  en haleine par un suspens sans cesse renouvelé, de sorte qu’il ne puisse pas l’exécuter, avide de connaitre la suite. Mille et une nuits passent. Tout rentre dans l’ordre, le roi regrette sa folie meurtrière passée,  cesse d’assassiner les femmes et son peuple l’aime à nouveau.

Shahrazade a sauvé ses consœurs.

Shahrazade revue par Rachida Madani

Pour Rachida Madani, les contes des mille et une nuit ayant été écrits par des hommes, Shahrazade a été instrumentalisée pour réhabilité Shahrayar.  Bien que despote et criminel sanguinaire, Shahrayar est montré comme un roi vengeur mais avec des circonstances atténuantes à cause de la trahison de sa femme.

Belle  et intelligente  Shahrazade use de la ruse pour arriver à ses fins en racontant de belles histoires, mais qui en fait n’ont changé en rien  le despotisme royal. Shahrayar cessera de faire exécuter  ses femmes, certes,  mais son  royaume sera toujours plein d’injustices de toutes sortes.

Rachida Madani  réinvente donc une Shahrazade militante,  terme qui  fut contesté par une personne dans l’assistance,  qui avança l’idée  qu’à cette époque ce terme n’existait pas. Le terme n’existait peut-être pas mais le concept est éternel,   donc en ce qui me concerne  le mot « militante » me convient parfaitement et  je le conserve.

 Cette Shahrazade militante  s’adresserait à Shahrayar   avec ses propres mots et non pas avec les mots d’un homme qui a voulu lui faire dire ce que lui, désirait qu’elle dise.

Rachida Madani choisira plusieurs extraits qui illustrent le combat et la révolte  de Shahrazade et en fera une lecture.

Shahrazade dira à son roi ses quatre vérités, lui parlera  de la condition des  femmes, de celles des hommes humiliés et bafoués. Elle criera sa rage, sa colère et son désarroi, ne mâchera pas ses mots. Elle parlera de toutes les injustices, de tout le mal que subit le peuple et ce,  sans aucune complaisance.

Et pour cela il faut  qu’auparavant elle s’approprie le pronom personnel de l’identité assumée : JE

Premier conte,   poème IX   ( extrait)

« Je est le mot unique à proclamer

je dis Je

et j’ai l’air d’être moi

mais le Je est innombrable

dans la fièvre de ma poitrine

dans le désastre de ma poitrine.

Je est innombrable dans le jardin de verre

où pend, douloureuse des branches,

toute une forêt d’arbres

 vers le bassin où s’étiolent

 des pauvres esclaves aux noms de bijoux… 

 

 La verve poétique de Rachida Madani nous transporte dans un monde douloureux, un monde dans lequel le  sang et les  larmes mal séchées,  vous prendà la gorge.

 Ses vers sont percutants quand l’enfance et l’innocence elles-mêmes  ne sont pas épargnées par l’injustice :

Premier conte,   poème II  (extrait)

 « …Maintenant la faim sur sa joue

a rendu plus profond

le sillon tracé par les larmes.

Maintenant au bout de ses membres chétifs

Il traine un jouet de pauvre :

un carton

avec dedans un petit chien tout maigre

et une enfance toute rapiécée.

Cela fait un drôle de petit bruit

l’enfance rapiécée que l’on traine

sur le pavé… »

 

Deuxième conte,   poème XV  (extrait)

« C’était un conte pour femmes défigurées

Pour enfants sans rire…

 Ce fut le conte-sanglot d’une femme déchirée

le conte-sanglant d’une tête tranchée

sur le chemin de l'émeute

 et sans une larme, dans le jardin de verre,

prit la relève, la chouette

la plus noire. »

 

A la lecture des vers de Rachida Madani, des formes et des couleurs nous submergent,  des images se superposent de façon insolite, tout comme le font ses mots arrachés de sa gorge mais en même temps intarissables dès qu’ils inondent la toile au rythme de son clavier.

Cette « synesthésie » déclenchée par les vers de ce recueil nous plonge dans un univers pictural expressionniste. Des tableaux d’Emil Nolde, de Kokoshka, De Soutine, nous envahissent dans une fusion de leurs formes et couleurs avec les mots de la nouvelle Shéhérazade.

Si l'expressionnisme en peinture est la projection d'une subjectivité qui tend à déformer la réalité pour inspirer au spectateur une réaction émotionnelle,

si  les représentations sont souvent fondées sur des visions angoissantes, déformant et stylisant la réalité pour atteindre la plus grande intensité expressive,

alors ce recueil de poèmes « Contes d’une tête tranchée » peut être assimilé à une toile expressionniste, car les vers de Rachida Madani inspirent une forte réaction émotionnelle, et les images qu’elle stylise et déforme lui font atteindre à travers ses mots la plus grande intensité expressive  et ce pour le plus grand bonheur du lecteur.

A quand le prochain recueil Rachida ?